J’enlève mon bas. J’en ai une sous le tendon d’Achille. De la circonférence d’un dollar. Épaisse et gluante, je l’arrache en criant.

Elle était bien fixée. Puis le sang. Il coule sur mon pied et sur mes doigts. La sangsue se tortille sur le sol, je l’écrase violemment. La peau extérieure éclate mais son estomac gorgé de sang a tenu le coup. Je la piétine de nouveau, le sang gicle. Ark-dios.

Je l’avoue, les maringouins me font angoisser. Un seul maringouin dans ma tente et je n’arrive pas à fermer l’oeil de la nuit. Leur vol aigüe près de mon oreille était mon worst feeling ever. Eh bien le voilà surpassé. Mon worst feeling ever est maintenant de voir ces dizaines de sangsues se dresser sur les feuilles bordant le sentier. La vibration de mes pas provoque une réaction de masse, leurs petites bouches s’élèvent aussitôt à la recherche de mon sang. J’essaie de faire mon Cirque du soleil en me faufilant acrobatiquement entre les branches sans me faire toucher. Mais la sangsue sur ma cheville prouve que j’ai échoué. Mince et élastique, elle a traversé le tissu de mes bas. Mais une fois gorgée de sang, elle ne pouvait plus en ressortir.

J’avance dans la Taman Negara, une jungle tropicale préhistorique, plus ancienne que l’Amazonie. Je devrais tripper ma vie à découvrir des oiseaux et des fleurs, des lézards et des papillons. Mais comme un obsédé, je ne regarde que mes pieds et les feuilles qui bordent le sentier.

Entre deux arbres, des guirlandes multicolores. De l’encens, des pèlerins, une statue. J’arrive à un temple qui semble improvisé même s’il doit être là depuis des centaines d’années. Le ciel est lourd et gris. Des pèlerins allument leurs bâtons d’encens. J’avance lentement, la tête légèrement inclinée. Je suis en territoire sacré.

Je me sens en plein documentaire anthropologique. Je suis le seul occidental… Non !!! Je remarque un autre touriste plus loin ! Grand, il détonne parmi les petits malaysiens comme un soleil dans la pluie. Je me dirige vers lui, impressionné de le voir ici. Je vais blaguer sur les sangsues. Il s’éloigne sans me regarder, sans me saluer, comme si de croiser un autre blanc ici était normal. Pire, il me fait sentir que je suis en train de ruiner son trip. Il m’ignore volontairement dans le malaise et l’inconfort. Je rage puis je me rends compte que c’est exactement ce que je ferais chez moi. Croiser quelqu’un sur le trottoir, l’éviter du regard, ne pas le saluer et prétendre qu’il n’existe pas. Choc auto-culturel.

Le touriste se place devant le monastère, en plein centre des pèlerins, et sort son méga-appareil-super-zoom. Il ajuste ses focales comme si c’était le satellite Hubble. Tout le monde sait que de prendre la photo d’un lieu sacré ici est un affront, un manque de respect. Et lui en prend à volonté sans même se soucier que son trépied bloque le passage des moines. Il laisse son doigt sur la gâchette, il tire ses photos comme des rafales de mitraillette.

Il monte finalement les marches et entre dans le temple par la porte principale… Non ! Il n’enlève pas ses souliers boueux ! Un moine souriant lui touche poliment la manche et lui fait signe d’enlever ses chaussures. En riant sarcastiquement, le touriste lève son pied pour présenter le logo de son soulier. Non, il ne va pas enlever ses Nike Air et les laisser dehors sans surveillance et se les faire voler. Devant l’incompréhension du moine, le touriste pousse un soupir exagéré et redescend sans avoir visité le temple. De toute manière, la lumière à l’intérieur n’était pas suffisante pour ses photos.

J’imagine le moine sous le choc de réaliser que cet homme préfère garder ses souliers, recouvrant la plus basse partie spirituelle de son corps, plutôt que d’entrer dans le temple de l’esprit.

Je me retire. J’ai honte. L’ambassadeur de ma culture vient de me dessiner une bien mauvaise carte de visite. Et c’est moi le prochain occidental en ligne, belle étiquette. J’aime mieux attendre un peu, me détourner pour laisser retomber la poussière.

Je remarque adossé à un arbre un homme âgé, courbé par le temps mais une vigueur dans les yeux. Ses traits asiatiques sont différents, sa peau est plus claire, il n’est pas de ce pays. Derrière ses yeux bridés, son regard est perçant. Il me fixe.

Je me dirige vers lui. Il est entouré de noix de coco. Posé sur le tronc de l’arbre, un incroyable sabre se dresse. Le soleil se reflète dans les gravures de sa lame, son manche est finement sculpté.

Si je comprends bien, cet homme taille les noix de coco avec ce sabre. Je ne sais pas si c’est pour les donations au temple ou pour s’en régaler. Ce n’est pas la première fois que je vois quelque chose pour la première fois.

Je lui commande une noix. Seulement de l’observer manipuler ce sabre en vaudra le coût. Le vieil homme se redresse, une surprenante puissance s’empare de son corps. Dans ses mouvements je découvre, hypnotisé, chaque détail de la lame qu’il manipule. Sifflant dans l’air, le sabre s’élance, la noix est fendue en deux parfaitement, son liquide presque intact dans chaque demi-fruit. Impressionné, je lui offre une part et commence à boire l’autre. Il me fait comprendre que je dois offrir la noix de coco aux divinités du temple. Je lui fais signe que c’est à lui que je souhaite l’offrir. Bouddha me pardonnera, je fais bel et bien une donation, mais à toi. Il refuse, j’insiste. Il se résigne à prendre la demi-noix, puis ses mains se détendent, son air se relâche et son visage s’allège. Je suis heureux d’avoir insisté. Il lève la noix vers moi et prend sa première gorgée en me regardant droit dans les yeux.

Le vent se lève. Les arbres avaient camouflé les nuages mais le tonnerre qui fait trembler la terre trahi la tempête. La première goutte me frappe. En quelques secondes, la pluie devient torrent déchaîné. Les moines se blottissent sous les pans du toit comme des oisillons dans leurs nids.

Je devrais moi aussi rejoindre un abri mais la pluie est chaude et la motivation n’est pas au rendez-vous. Les gouttes dictent un rythme en frappant les feuilles, puis créent d’éphémères sculptures dans leurs éclaboussements. La puissance du ciel se manifeste en de grosses gouttes lourdes qui délivrent ma peau de la chaleur écrasante. Aucun autre son n’est perceptible. La pluie est forte, elle me pince et accapare tous mes sens. L’adrénaline.

J’élève mon regard, mes bras se dressent vers les nuages… Je pense que je cris, je ris et je pleure à la fois. Des rivières se forment sur mon visage, mes cheveux se moulent à ma tête, mes vêtements me tirent vers le sol.

Mouvement d’ombre devant mes yeux, l’homme au sabre traverse la pluie pour me rejoindre. Je lève ma demi-noix à présent remplie d’eau, il retourne ma salutation d’un rire profond. Son rire semble émaner de son âme et de la nature qui nous englobe. Un rire baigné par la légèreté de la vie qui en ce moment nous berce à l’unisson.

D’un regard rieur, l’homme décide de tournoyer sous la pluie, son mystérieux sabre noué à sa taille, ses pieds dans les flaques. Je l’accompagne dans sa danse. Étourdi, il pose sa main sur mon épaule. Quel étrange chemin m’a conduit jusqu’à lui, quel étrange destin pourrait bien l’avoir conduit à moi ?

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