J’enlève mon bas. En voilà une… dans l’angle de mon tendon d’Achille. De la taille d’un dollar, épaisse et gluante. Je l’arrache en criant. Maudite jungle.

Elle était solidement fixée. Puis voilà le sang. Il coule sur mon pied et mes doigts. La sangsue se tortille sur le sol, je l’écrase violemment. Sa membrane extérieure éclate, mais son estomac bien rempli a tenu le coup. Je la piétine frénétiquement, et le sang gicle. Mon sang. A(rk)dios.

J’avoue que les maringouins me font vraiment bad tripper. Un seul moustique dans ma tente et je ne peux pas fermer l’œil de la nuit. Son vol aigüe près de mon oreille était mon cauchemar éveillé. Eh bien, le voilà surpassé. Mon worst feeling ever est maintenant d’apercevoir ces dizaines de sangsues se dresser sur les feuilles qui bordent le sentier. La vibration de mes pas sur le sol provoque leur réaction en chaîne. Leurs petites bouches dentées s’élèvent du haut de leur long corps filiforme, et elles s’activent aussitôt à la recherche de mon sang. J’essaie de faire un circassien de moi-même en me faufilant acrobatiquement entre les feuilles sans me faire toucher. Mais la sangsue sur ma cheville prouve que j’ai échoué. Du torse aux pieds, je n’ai aucun millimètre de peau exposé. Mince et élastique, la sangsue a rampé et a réussi à se faufiler entre les mailles de mes bas. Mais une fois gorgée de sang, elle ne pouvait plus en ressortir. Je la déteste. Je les déteste. 

Je m’enfonce dans la Taman Negara, jungle tropicale préhistorique en Malaisie. Une forêt primaire intacte, plus ancienne que l’Amazonie. Je devrais tripper ma vie à découvrir des oiseaux et des fleurs, des lézards et des papillons, des animaux (tant qu’ils ne sont pas trop dangereux)… Mais, comme un obsédé, je ne peux détacher mon regard de mes jambes et des feuilles infestées de sangsues qui bordent le sentier.

Pourquoi suis-je ici ? 

Seul moyen de transport qui arrive à pénétrer cette jungle, la pirogue à moteur m’avait d’abord laissé à un mini-camp touristique bordant la rivière sinueuse. Petites huttes de bambou, bar à touristes, rhum ‘n’ coke et banana pancakes au menu. Je n’étais pas venu au cœur d’une jungle préhistorique pour ça. “Il y a aussi des refuges rustiques perchés entre les arbres de la jungle, pour observer les animaux” qu’on m’avait annoncé suite à mes plaintes. “Mais c’est à trois ou quatre heures de marche, au cœur de la forêt”. On m’a indiqué un sentier en disant : « C’est par là. »  Ils avaient l’air heureux de se débarrasser de ce touriste chialeux (sentiment réciproque). 

Contrastant avec le ciel lourd et gris, une fois que j’ai franchi la lisière de la jungle, j’ai découvert des guirlandes multicolores, de l’encens et une statue. Des pèlerins venus en pirogue allument leurs bâtons d’encens. Un temple bouddhiste qui semble surgir de nulle part même s’il est probablement là depuis des centaines d’années. Des murs en pierres en pleine jungle, des divinités sculptées recouvertes de pâte d’offrande rouge et de fumée d’encens. J’avance lentement, la tête légèrement inclinée. Je suis en territoire sacré.

Je me croirais en plein documentaire National Geographic. Je suis le seul occidental … Non !!! Un autre touriste plus loin ! Grand blond, il détonne totalement parmi les Malaisiens comme un soleil dans la pluie. Je m’approche de lui, impressionné de le voir ici. Je vais blaguer sur les bananas pancakes du village touristique. Il me voit et s’éloigne en se retournant, sans me saluer, comme si croiser un autre voyageur ici était normal. Pire encore, il me fait sentir que je gâche son moment. Il m’ignore volontairement dans une atmosphère malaisée et inconfortable. Je rage puis je me rends compte que c’est exactement ce que je ferais chez moi, en ville. Croiser quelqu’un sur le trottoir, l’éviter du regard, ne pas le saluer et faire semblant qu’il n’existe pas. Choc auto-culturel.

Le touriste se place devant le temple, en plein centre des prières, et installe son méga-appareil-photo-super-zoom. Il ajuste ses focales comme si c’était le satellite Hubble. L’une des premières choses mentionnées dans les guides de voyage est qu’il est offensant et irrespectueux de prendre des photos dans un lieu sacré en Malaisie. Pourtant, il en prend à volonté sans même se soucier que son trépied bloque le passage des moines. Le doigt sur la gâchette, il tire ses photos comme des rafales de mitraillette sur les cibles qui défilent devant lui. Sa caméra semble effectivement voler l’âme. L’âme du moment.

Ensuite, il monte les marches principales du temple et entre… sans enlever ses souliers boueux ! Un moine souriant lui touche l’épaule et lui fait signe de laisser ses chaussures à l’entrée. Le touriste sort son portefeuille. Le moine lui fait comprendre qu’il ne veut pas d’argent, qu’il suffit simplement de retirer ses chaussures avant d’entrer. En riant sarcastiquement, le touriste lève son pied pour présenter le logo sur sa semelle. Non, il ne va pas enlever ses Nikes Airs pour les laisser dehors sans surveillance à l’extérieur et risquer de se les faire voler. Face à l’incompréhension du moine, le grand blond pousse un soupir exagéré et ressort sans même avoir visité le temple. 

J’imagine le moine bouddhiste sous le choc de réaliser que cet homme préfère garder ses souliers aux pieds, recouvrant la plus basse partie spirituelle de son corps, plutôt que d’accéder au temple de l’esprit.

Je me retourne. J’ai honte. À mon tour de l’ignorer volontairement. L’ambassadeur de ma culture vient de me dessiner une bien mauvaise carte de visite. Et c’est moi l’autre occidental ici, belle étiquette. Je m’éloigne pour laisser retomber la poussière.

Adossé à un arbre plus loin, un homme âgé, courbé par le poids des années. Mais une lueur d’énergie brille dans ses yeux. Ses traits asiatiques sont différents, sa peau est plus claire, il n’est pas originaire de ce pays. Derrière ses yeux bridés, son regard est pénétrant. Il me fixe.

Je m’approche de lui. À ses pieds se trouvent des noix de coco. Posé sur le tronc de l’arbre, un incroyable sabre se dresse. Le soleil se reflète dans les gravures de sa lame, son manche est finement sculpté. 

Si je comprends bien, cet homme vend des noix de coco qu’il tranche en deux avec son sabre. Je ne sais pas si c’est pour les offrir en donation au temple ou pour s’en régaler. Ce n’est pas la première fois que je vois quelque chose pour la première fois ici.

Il fait vraiment chaud, j’ai soif. Je lui demande une noix de coco. Rien que de le voir manier ce sabre en vaut le coût. Le vieil homme se redresse, une force surprenante s’empare de son corps. Dans ses mouvements je découvre, hypnotisé, chaque détail de la lame qu’il manipule. Sifflant dans l’air, le sabre s’élance, la noix est fendue en deux parfaitement, son liquide presque intact dans chaque demi-fruit. Je lui demande, en mimant, si je peux la boire ou si c’est pour offrir au temple. Il me fait comprendre que les deux options sont possibles.

Je lui offre une part de noix de coco et commence à boire l’autre. Bouddha me pardonnera, je fais bel et bien une donation, mais à toi. L’homme refuse d’abord poliment, puis finalement, il lève la noix vers moi et prend sa première gorgée en me regardant droit dans les yeux.

Le vent se lève, faisant voler quelques feuilles mortes. Les arbres avaient dissimulé les nuages, mais le grondement du tonnerre trahit l’approche d’une tempête. La première goutte me frappe. En quelques secondes, la pluie se transforme en un déluge furieux. Les moines se réfugient sous le toit du temple, tels des oisillons dans leur nid.

Je devrais moi aussi rejoindre un abri mais la pluie est chaude et la motivation n’est pas au rendez-vous. Les gouttes battent leur rythme en frappant les feuilles, créant d’éphémères sculptures dans leurs éclaboussements. La puissance du ciel se manifeste dans de grosses gouttes lourdes qui soulagent ma peau de la chaleur écrasante. Aucun autre son n’est perceptible. La pluie est forte, elle me pince et accapare tous mes sens. Bouffée d’adrénaline.

J’élève mon regard vers les nuages. Des ruisseaux se forment sur mon visage, mes cheveux se collent à mon crâne, mes vêtements me tirent vers le sol. Ma noix de coco, que j’avais vidée, se remplit à nouveau.

Mouvement d’ombre devant mes yeux, l’homme au sabre me rejoint sous la pluie. Je lève ma demi-noix comme un toast. Il répond à mon geste par un rire profond. Son rire semble émaner autant de lui que de la nature qui nous englobe. Un rire baigné par la légèreté de la vie qui en ce moment nous berce à l’unisson. Plus que par la pluie, c’est un sentiment de liberté qui nous baigne.

Avec un regard rieur, l’homme tourbillonne sous l’averse, son mystérieux sabre noué à sa taille, ses pieds défiant les flaques. Je l’accompagne dans sa danse spontanée. Étourdi, il pose sa main sur mon épaule. Quel étrange chemin m’a conduit jusqu’à lui, quel étrange destin pourrait bien l’avoir conduit à moi ? Quel est son Zhaole, sa quête du bonheur ?

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